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L'éthique en actes |
Céline Le Bivic
Psychologie clinicienne, hôpital Emile-Roux, AP-HP
Que nous disent les personnes âgées qui ont une maladie d’Alzheimer quand elles ne cessent de répéter « je veux rentrer chez moi » ou « je veux rester chez moi » ? Ce discours est emprunt d’une étrange angoisse très forte qui nous interroge sur nos limites de professionnels mais surtout sur nos limites humaines et donc éthiques.
Dementia : sans esprit. « Est-ce que je deviens folle ? Je ne crois pas… pourtant tout le monde veut me le faire croire » exprime Madame R., « Je perds un peu la mémoire mais je suis vieille, ça veut pas dire que j’ai plus ma tête ! » Être atteint d’une altération dégénérative des capacités cognitives et mnésiques s’associe à la perte de ce qui nous rattache à l’humanité : la mémoire personnelle et collective. Sentiment d’inquiétante étrangeté face à celui qui ne se souvient plus qui il est et que le domicile ne contient parfois même plus suffisamment.
Madame R., 85 ans, est hospitalisée en SSR pour altération de l’état général et bilan des fonctions supérieures. Elle habite dans un appartement de la très proche banlieue. Elle a travaillé dans l’administration. Elle est mariée et a eu 2 enfants avec qui elle a très peu de liens. Elle se veut indépendante. Elle expliquera plus tard ne jamais avoir eu pour habitude de parler de ce qu’elle ressent. Elle est pourtant très en demande d’écoute et surtout d’exprimer tout un ressenti qui l’envahit depuis 2-3 ans. Son entourage évoque une perte de mémoire importante datant de cette période. Madame R, refuse tout ce qui lui est proposé comme aide. Son arrivée à l’hôpital est dû, selon elle, au fait qu’elle vivait décalée vis à vis de son âge et à ses capacités : « j’ai longtemps cru que j’étais toujours jeune alors voilà où ça m’a menée ! » Elle banalise d’importants troubles de la mémoire. Elle rationalise beaucoup le présent : « j’ai compris que j’avais joué à l’imbécile, j’ai voulu tout contrôler et puis me voilà à l’hôpital. En tous les cas, j’ai compris que dans la vie on pouvait craquer parce que jusque là je pensais que seuls les faibles pleuraient… il m’a fallu tout une vie pour comprendre cela… »
Madame R. nous rappelle que vieillir est une épreuve de vie qui implique des remaniements psychiques importants. L’un des enjeux de la vieillesse est la continuité de l’identité. [Article complet sur le site de l'EREMA]
Repères |
Extraits
Les personnes souffrant d’une maladie d’Alzheimer ou d’une maladie apparentée, quel que soit leur âge, ne peuvent se définir uniquement par leur maladie et par les pertes qu’elle provoque.
Elles doivent bénéficier des mêmes droits que tout citoyen dans l’accès à des soins compétents et de qualité, la compensation de leurs handicaps, le respect de leur dignité de personne humaine, l’écoute de leurs attentes.
Ces droits s’exercent quel que soit le stade d’évolution de leur maladie.
Leur place dans la société est à préserver de façon à leur éviter toute forme d’exclusion ou de discrimination.
Tous ceux, professionnels, proches et bénévoles, qui prennent soin des personnes atteintes d’une maladie d’Alzheimer ou d’une maladie apparentée, s’engagent à Respecter le choix de la personne malade
Toute personne atteinte d’une maladie d’Alzheimer ou d’une maladie apparentée, doit pouvoir bénéficier d’espaces de liberté. S’impose à tous l’exigence de rechercher ses souhaits et d’en faciliter l’expression, de rechercher et privilégier son autonomie d’action et de décision tout en tenant compte de ses capacités à réévaluer régulièrement.
La famille et les proches, les professionnels du soin et de l’aide se doivent de rechercher, favoriser et entendre l’expression, y compris non verbale, des choix et des désirs de la personne malade. Ils se doivent de respecter le plus possible sa volonté et ses préférences.
Pour cela et autant que nécessaire, les capacités de la personne malade doivent être réévaluées et le champ des possibilités à nouveau exploré.
La personne doit savoir le plus tôt possible qu’elle peut désigner une personne de confiance et un ou des mandataire(s) de protection future pour faire respecter ses choix.
La personne malade doit pouvoir bénéficier d’une autonomie d’action et de décision, compte tenu de ses capacités cognitives, physiques et psychiques. Dans ce contexte savoir accepter un risque réfléchi et concerté est justifié. Seules les précautions indispensables doivent être proposées. Les privations de liberté arbitraires ou inutiles constituent des abus et des violences.
Le choix du lieu de vie doit prendre en compte l’adéquation entre le désir de la personne malade, les souhaits et les capacités de l’entourage, les possibilités matérielles et humaines du domicile et les compétences et moyens de l’établissement d’accueil.
Tous ceux, professionnels, proches et bénévoles, qui prennent soin des personnes atteintes d’une maladie d’Alzheimer ou d’une maladie apparentée, s’engagent à Contribuer largement à la diffusion d’une approche éthique
Les soignants s’engagent à mieux faire reconnaître l’humanité, la dignité et les droits des personnes atteintes d’une maladie d’Alzheimer ou d’une maladie apparentée.
L’ensemble de la société et chacun de ses membres doivent être informés et prendre conscience des difficultés particulières qu’éprouvent ces personnes malades. L’ignorance provoque trop souvent la maltraitance par une attitude de mépris, de rejet ou de négligence. La relégation sociale peut résulter aussi bien d’une surprotection, d’une infantilisation, que d’une incapacité individuelle et collective à admettre les besoins et les attentes des personnes malades.
Les équipes pluridisciplinaires qualifiées participent activement à la diffusion des bonnes pratiques. Il en est de même pour l’information relative à la maladie d’Alzheimer et aux maladies apparentées auprès de tous ceux qui sont concernés ou sollicitent une meilleure compréhension de ces pathologies.
Pour ce faire, les professionnels doivent pouvoir bénéficier de relais au sein du tissu social et associatif, des sociétés savantes et des différents conseils et comités mis en place à cette fin dans les hôpitaux et institutions. Ils peuvent promouvoir de nouvelles réponses et initiatives.
Par leurs comportements adaptés, respectueux et individualisés, ils contribuent au changement de regard de la société sur ces personnes malades.
Seule l’alliance des soignants, des familles et de la société dans ses différentes composantes peut contribuer à ce que toute personne affectée d’une maladie de ce type, en situation de handicap et de perte d’autonomie, soit reconnue dans sa dignité, sa liberté, ses valeurs, ses droits et ses choix.
[Retrouvez l'ensemble de la Charte Ethique et société sur le site de l'EREMA]
Espace éthique/AP-HP, 2003, révision en 2010
Groupe de travail.
Coordination : Emmanuel Hirsch. Membres : Linda Benattar, David Bessey, Alain Koskas, Hugues Joublin, Bernadette Le Nouvel, Isabelle Lesage, Catherine Ollivet, Claudie Schneeberger, auxquels se sont joints pour une relecture les membres du groupe de réflexion « Éthique et société – Vieillesse et vulnérabilités », Espace éthique/AP-HP
Les principes d’éthique renvoient aux fondements des Droits de l’homme, aux valeurs de la démocratie, aux déontologies et bonnes pratiques professionnelles. Ils sont servis par un environnement favorable à la faculté de discernement, d’expression critique argumentée, à la formation des intervenants et une attention particulière des différents responsables aux multiples enjeux concernés.
Les personnes en situation de fragilité ou de détresse doivent pouvoir être tout particulièrement reconnues dans leurs droits (en termes moraux et politiques).
Il en est de même, s’agissant des professionnels intervenant auprès de ces personnes, notamment dans le secteur de la gériatrie.
Les législations et différentes chartes existent mais ne sont pas appliquées ou ne sont pas applicables : comment les faire vivre ? Comment les rendre accessibles aux professionnels de terrain, aux décideurs, aux malades et aux familles et leur permettre d’en intégrer les valeurs ?
Les réalités quotidiennes de la vie institutionnelle et des choix interrogent nos valeurs éthiques, voire compromettent toute possibilité de les honorer. D’autant plus qu’il n’est pas de bonne conduite sans bonnes pratiques.
[Consulter l'ensemble de cette recommandation sur le site de l'EREMA]
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Le Sens des mots |
Armelle Debru
Professeur d’histoire de la médecine, université Paris Descartes, Espace éthique/AP-HP
Photo: Hervé Baudat
Qu'est-ce qui nous fait frémir en regardant l'image de ce désespoir sans nom ? Le sentiment d'indignité. Ce n'est pas le constat que des personnes d'une catégorie, d'un certain âge, atteintes de maladies ou isolées, sont moins considérées que d'autres, moins jugées dignes d'être honorées, plus vulnérables. La dignitas sociale, au sens romain, impliquait elle aussi des inégalités. Et les principes universels ne rendent pas les sociétés angéliques. C'est plutôt le vide, le rien. En un mot, l'indécence.
"Dignité" sort de la même source sémantique que "décence". Et toutes deux sont enracinées dans les gestes et les comportements, dans le respect concret, l'attention, la reconnaissance.
Ici, notons le, le couloir est propre et fonctionnel, on fait les gestes qu'il faut, on protège de la chute, de la dénutrition, de la saleté. On ne cherche pas à éliminer l'humanité dans ceux qui l'abritent et l'incarnent. Au contraire, on fait ce qui convient. Et pourtant on est tout à l'opposé de la "convenance", autre concept étroitement lié par son sens à "dignité". La convenance est une philosophie des devoirs : « Toutes les actions justes sont convenables, mais les injustes au contraire, de même qu'elles sont honteuses, sont disconvenantes*. » La laideur de l'inconvenance est morale et esthétique. Ne cherchons plus pourquoi cette vision furtive, que nous avons parfois en visitant nos proches, suscite en nous un sentiment de honte et de laideur.
L'émotion ne trompe pas. Elle peut même faire agir et violemment. Mais elle est éphémère, s'émousse. La dignitas romaine était garantie à certains par la société. Le principe universel de la dignité est une référence incontournable. Notre dignité pratique, elle, a besoin de temps en temps de retourner aux sources de la décence et de la convenance. Pour résister à l'effritement, au doute, à l'usure, à l'agressivité. Pour remplir ses devoirs multiples et renouvelés, pour éviter la reconquête, sur les terres de l'effort, de l'abandon de l'humain.
*Cicéron, Des devoirs, I, 94.
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Actualités |
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Initiative
« Un voisin malade… »
Dans le cadre son lancement, l’Espace national de réflexion éthique sur la maladie d’Alzheimer et Voisins Solidaires proposent en partenariat avec France Alzheimer la campagne « Un voisin malade. Et si on s’organisait pour l’aider ?» Le kit est téléchargeable sur le site de Voisins Solidaires. Consultez l'affiche de l'opération.
Evénements.
L’ouverture de l’Espace national de réflexion éthique sur la maladie d’Alzheimer vendredi 10 décembre 2010 est marquée par la double symbolique de la Journée mondiale des droits de l’homme et de la remise du Prix Nobel de la Paix. Deux rencontres publiques et une visite d’un EHPAD de la Ville de Paris sont organisées : elles permettront de situer les enjeux et démarches de l’EREMA en référence aux valeurs constitutives de la vie démocratique, du vivre ensemble.
Rencontre à l’EHPAD Hérold
Vendredi 10 décembre 2010 – 10H/11H30, 66 rue du Général Brunet – 75019 Paris.
Rencontre avec les équipes de l’EHPAD, Liliane Capelle (adjointe au Maire de Paris, chargée des seniors et du lien intergénérationnel) et Nadia Zine (directrice de l’EHPAD)
Alzheimer, l’éthique en actes
Vendredi 10 décembre 2010 – 14H/16H, groupe hospitalier Sainte-Périne - Rossini - Chardon Lagache / AP-HP. 11, rue Chardon-Lagache – 75016 Paris
Entrée gratuite sur inscription sur le site de l'Espace éthique
Consultez le programme de la rencontre
Alzheimer, droits de la personne et citoyenneté
Vendredi 10 décembre 2010 – 17H45/19H45, groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière / AP-HP - Amphithéâtre Charcot. 50, Bd Vincent Auriol – 75013 Paris
Entrée gratuite sur inscription sur le site de l'Espace éthique
Consultez le programme de la rencontre
Parutions
Une enquête sur les droits et libertés des personnes malades placées en EHPAD
Réalisée par la Fondation Médéric Alzheimer en 2009, cette enquête est articulée en quatre grandes parties: l'entrée en établissement, la vie quotidienne au sein de l'EHPAD, la protection juridique et enfin la question de la fin de vie. Les réponses à cette enquête sont disponibles gratuitement en ligne dans trois numéros de La Lettre de l'Observatoire. Suivez les liens pour les consulter.
Première partie: l'entrée en établissement
Deuxième partie: La vie en établissement
Troisième partie: Protection juridique et la fin de vie en établissement
Médecine et droits de l'homme, Textes fondamentaux depuis 1948
Sous la direction de Benjamin Pitcho et Valérie Depadt-Sebag.
Préface de Roselyne Bachelot-Narquin.
Avant-propos de Emmanuel Hirsch.
Dans le discours qu’il prononce le 11 décembre 1968 à l’occasion de sa remise du prix Nobel de la paix, René Cassin confère à la Déclaration universelle des droits de l’homme la portée du « premier manifeste d’ordre éthique que l’humanité organisée ait jamais adopté ».
Dans la dynamique de son adoption le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale de l’ONU, les professionnels de santé ainsi que tous ceux qui œuvrent dans le quotidien du soin comprennent le processus engagé après la Shoah comme relevant d’une responsabilité qui les concerne de manière spécifique. Le code de Nuremberg (1947) constitue de ce point de vue un devoir de mémoire et un appel à la vigilance.
Cette pensée pour notre temps, nécessaire face aux défis qu’il nous faut assumer ensemble, trouve son inspiration et sa légitimité dans les combats menés contre l’obscurantisme et la barbarie, afin de parvenir à l’avènement des droits de l’homme. Nous sommes comptables, dépositaires à titre personnel et au sein de nos démocraties de cette part du patrimoine de l’humanité élaboré à travers de difficiles conquêtes encore inachevées et dont l’extrême précarité nous interpelle.
Alors que la France s’apprête à engager dans le cadre d’une concertation nationale la révision de la loi relative à la bioéthique (2004), le recours aux principaux textes élaborés s’avère d’autant plus indispensable que s’accentuent les incertitudes, les peurs et les risques générés par les applications de savoirs dont on ne parvient qu’imparfaitement à maîtriser les développements. De telle sorte qu’il ne paraît pas insensé de se demander si les « droits de l’homme » préserveront une certaine pertinence là où d’autres principes et finalités s’imposent insidieusement, au nom d’un « bien » dont on n’ose plus même discuter les fondements.
Cet ouvrage s’attache à comprendre le sens d’engagements assumés au nom d’une conception exigeante de la dignité humaine et par fidélité à un idéal qui élève, lorsque cela est nécessaire, au-delà des tragédies de l’histoire, des désespoirs qui épuisent les dernières forces. Il concerne donc chacun d’entre nous.
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